« Les enfants du plastique » le premier roman d’un blogueur/auteur sorti en livre de poche

On ne dira jamais assez à quel point Wrath rend parfois service aux romanciers sur lesquels elle rédige ses billets vachards. Il a suffi en effet qu’elle parle du roman « Les enfants du plastique » sorti très récemment dans le livre de poche,  à travers un Post sobrement intitulé « People, Paillettes et Pognon, les trois P de Thomas Clément », pour que j’ai envie d’acheter et de lire le roman en question.

Je suis de temps à autre les posts de Thomas Clément. Avant d’être publié au Diable Vauvert, ce publicitaire-blogueur devenu célèbre sur la toile, a relaté ses tribulations éditoriales, dont il a fait une amusante compilation que vous pouvez lire ici.
Le résumé des « Enfants du plastique » écrit en 4ème de couverture, donne une bonne idée de l’intrigue:

   Tout semble réussir à Franck Matalo,  puissant P-DG d’Unique Musique France.  Alors pourquoi décide-t-il,  à la surprise générale, de lancer Intestin, un groupe de punk-rock déjanté et incontrôlable, véritable pavé dans l’univers culturel aseptisé de l’année 2010 ?

Sans écrire un chef d’oeuvre à portée universelle, pas plus qu’un de ces livres remarquables par un style très personnel ou une écriture recherchée, Thomas Clément a réussi un roman moderne tout à fait bien ficelé. On suit avec amusement les aventures de Franck,  PDG devenu cynique et désabusé (on comprend pourquoi au fil du livre), qui a choisi de saborder l’entreprise pour laquelle il travaille depuis des années. Et quelle meilleure façon de saborder une Major (ressemblant à s’y méprendre à Universal Music) que de produire un groupe composé de types dégénérés, incontrôlables et tout à fait nuls tant dans la composition musicale que dans l’écriture de textes. Contre toute attente,  la machination destinée à mettre en danger l’équilibre financier d’Unique Musique produit l’effet inverse: le groupe a un succès fou, la provocation et la vulgarité de ces quatre zozos pires que les pires punks jamais produits dans l’histoire du rock,  plaisent énormément aux jeunes.

Le récit de cette aventure burlesque est ponctué de passages beaucoup plus graves, où le narrateur s’adresse à Mila, une petite fille qui ne fait plus partie de sa vie. Je ne peux pas en dire plus, sans dévoiler le secret du roman.

On pourrait reprocher à Thomas Clément de surfer sur la vague de 99f de Beigbeder, en dénonçant le système tout en en profitant, mais qui mieux qu’un publicitaire peut connaître et caricaturer l’économie mondialisée, la bêtise, l’absence totale de scrupules et le mercantilisme de ceux qui formatent les goûts du public?

Quoiqu’il en soit, voilà un bon moment de lecture, et cela fait du bien de lire une tragi-comédie rondement menée, tout comme il est agréable parfois,  de voir un film sans prétention intellectuelle démesurée;  je m’étonne au vu du côté actuel et bien observé de son intrigue, que Thomas Clément ait dû pas mal galérer avant de trouver un éditeur. Les voies du monde de l’édition sont décidément impénétrables (ou presque).

Extraits:

« Pendant l’écoute de Désordre, le titre phare de leur « album en préparation », les quatre rockers autoproclamés miment le jeu de leur instrument et Freddy, le chanteur, exécute un superbe play-back en se roulant par terre.

Consternant! Une parodie de rock’n roll, bête et basique. Furieusement mauvais. J’ai eu le nez creux, Mila. Les dégâts vont être énormes. Nous allons produire du gros son alors que le marché n’a même plus de chaîne hi-fi. La musique est faite par et pour les ordinateurs, qu’ils soient portables ou de salon, baladeurs ou TéléPod….

François-Xavier est à 100% dans sa mission. Il me croit enfin. C’est donc du sérieux. Il va produire le groupe en appliquant le strict mode d’emploi qu’il a appris chez nous. Peu importe le produit. Les gens qui vendent du PQ ne sont pas dans la merde pour autant. François-Xavier attaque déjà la pré-prod. Il commence par les paroles selon une méthode bien connue. Lisser, lisser, et encore lisser. Raboter les échardes pour que plus rien ne pique, lubrifier les mots pour que les phrases glissent bien. Un bon produit ne doit pas être original, c’est son marketing qui doit l’être. »…

 Nos invités sont très impressionnés. Le Costes, ils n’ont pas les moyens d’y dormir, mais tous l’ont visité au moins une fois, le temps d’une interview ou d’un café-frisson à quinze euros. Ils connaissent bien les serveurs en noir qui gagnent plus qu’eux et surtout les serveuses mannequins qui les ignorent. Dieu qu’ils aiment se faire maltraiter dans cette ambiance cosy ! Le Costes est la croix de Saint-André des aspirants branchés. On s’y attache et on prend sa claque. La soirée commence donc bien. Au milieu de la chambre, un détail intrigue toutefois: une batterie cinq fûts, un mur d’amplis Marshall et un micro sur pied. Pas très Napoléon III tout ça ! Mais qu’importent les détails, l’essentiel est là, on applaudit à s’en luxer les paumes. Les petits fours de luxe donnent la niaque et le champagne hydrate les bravos.

 Soudain les premiers accords de Désordre se font entendre. Freddy apparaît, suivi de ses compères. Le leader d’Intestin est moulé dans un pantalon en cuir qui accentue sa maigreur. Il est torse nu et porte trois rangées de fer barbelé en bandoulière…. »

 

La suite à découvrir si vous achetez le roman; à conseiller pour offrir en cadeau à des ados, et à ceux de tous âges qui s’intéressent un tant soit peu à l’univers impitoyable du show-biz version 3ème millénaire.

 

le ruban blanc « ein film von michael haneke »

J’ai tellement aimé La Pianiste et Funny Games de Michael Haneke, que je ne pouvais louper la sortie en salles du « Ruban blanc« .

Pour son dernier long métrage, Haneke a choisi la forme du récit en voix off: le narrateur se souvient de l’année 1913 qui a marqué sa jeunesse d’instituteur dans une campagne allemande, quelques mois avant le début de la guerre 14/18.  Le film séduit d’emblée par sa très grande beauté formelle:  images en noir et blanc aussi fortes parfois que des tableaux de maître, casting irréprochable, dialogues percutants. A travers les souvenirs du vieil instituteur, on suit la chronique d’un village et de la vie quotidienne de plusieurs familles dominées par un patriarche:  le châtelain qui fait vivre la communauté en offrant des dizaines d’emplois, le docteur, veuf présumé inconsolable, froid et hautain, le régisseur, une brute épaisse, et enfin le pasteur,  père de famille nombreuse austère et ennuyeux comme un jour sans pain. Tout est en place pour que se perpétue une vie tranquille basée sur le respect de la hiérarchie sociale et les valeurs traditionnelles;  pourtant,  des évènements inquiétants, des agressions sadiques  sur des enfants vont semer le désordre et le doute dans la petite communauté. On découvre en parallèle à quel point le puritanisme associé à l’ultra capitalisme oppriment les plus faibles, c’est à dire les femmes et les enfants:  les gosses sont battus sous prétexte d’éducation (pour leur bien,  disent les pères), une adolescente est violentée par son père, les femmes se taisent obéissantes et presque résignées. Une des scènes les plus fortes est celle où l’infirmière et maîtresse du médecin se voit humiliée avec une violence verbale inouïe « tu ne me fais plus d’effet, j’ai beau essayer d’imaginer une autre femme, je n’y arrive plus, tu es laide, ton haleine est fétide, même une vache pourrait te remplacer;  je me contenterais bien de voir des prostituées, mais deux fois par mois, ça ne me suffit pas, etc… »

 

le ruban blanc

A la brutalité et au tempérament dépressif des adultes,  Michael Haneke oppose la vitalité des enfants, leurs yeux agrandis par l’étonnement devant une perversité qu’ils ne comprennent pas. Images terribles que celles d’un pré-adolescent contraint de dormir les mains attachées, d’une jeune fille assise sur la table d’auscultation de son père médecin, condamnée à subir l’insupportable; dans ce film,  comme dans « Funny Games »,  Haneke montre très peu la violence par les images, préférant suggérer celle ci par les mots et les cris. C’est terrible mais pas complaisant. Ce cinéaste est obsédé par la violence, on pourrait objecter qu’il s’y complait; personnellement je vois plutôt dans sa démarche une volonté de dénoncer le mal qu’on pourrait éviter, d’avertir le spectateur des conséquences monstrueuses d’une vision rigide et obscurantiste des rapports familiaux et sociaux.

Beaucoup ont vu dans ce film une démonstration du côté inévitable du nazisme; il y a de cela, mais ce serait réducteur de limiter le propos à la seule société allemande du début du XXème siècle. On peut hélas observer au troisième millénaire autant de perversité et de crimes que dans « le Ruban blanc »: il suffit de s’intéresser à l’actualité tant en France qu’à l’étranger.

 

Julien par Martin Rappeneau

Il y a deux ans,  j’ai eu le coup de foudre pour cette chanson de Martin  Rappeneau:

http://www.dailymotion.com/video/x3fgm5

 

On pourra m’objecter qu’en matière de chanson,  j’ai des goûts de midinette, mais ça fait tellement de bien les chansons d’amour;  je me souviens que quand Guy Carlier animait la tranche midi /treize heures sur France inter, l’été, il terminait toujours par la diffusion de « la chanson qui rend amoureux ». Et ce que je ressens en entendant « Julien », c’est de l’amour, de l’amour, de l’amour….

Les chansons d’amour donnent envie d’être amoureux à ceux qui ne le sont pas, donnent envie d’aimer mieux à ceux qui le sont déjà, elles embellissent la vie, elles sont là  pour nous réveiller le coeur et les sens.

Promis, la prochaine fois, je diffuse une chanson punk bien pessimiste pour les grincheux;)

« les derniers indiens » par Marie hélène lafon

Les livres découverts par hasard sont souvent les plus belles surprises de lecture. Attirée par le post it posé sur le  dernier roman de Marie-Hélène Lafon placé sur l’étal « coups de coeur  » de Mollat,  j’ai hésité, ai humé l’objet puis l’ai reposé. Ne connaissant pas l’auteur, j’ai acheté un de ses romans paru chez folio:  « Les derniers indiens » (Buschet Chastel 2008)

Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est un chef d’oeuvre, mais voilà un roman qui me restera longtemps en mémoire et me donne très envie de lire les autres parutions de son auteur. Car l’écriture est là: sobre, très travaillée, sans être prétentieuse.  Et le propos est dense, presque lourd, en dépit de la sobriété.  Il n’y a pourtant pas d’histoire,  juste un secret très douloureux, qu’on découvrira presque par inadvertance;  pas d’intrigue destinée à appâter le lecteur, non,  juste le tableau peint avec minutie de  paysans qui vivent dans leur ferme du Cantal comme dans un caveau;  deux handicapés de la vie,  Jean et Marie Santoire-Combes, le frère et la soeur, qui forment un couple improbable. Deux personnages ancrés dans leur terre auvergnate, qui vieillissent chichement, tristement, alors que leurs comptes en banque sont si remplis qu’ils ne savent pas vraiment à combien s’élève le montant de  leurs biens.  Ils sont figés à la fois dans leur morne passé et l’immobilisme du présent, maintenant que « la mère » est morte. Deux êtres qui n’auront jamais eu de fiancé(ée),  jamais eu d’amis,  juste des camarades quand ils étaient à l’école et au collège;  la maison est le symbole du corps maternel, dont ils n’osent occuper qu’une petite partie, les chambres des disparus étant devenues des mausolées qu’on n’ouvre que pour y passer un coup de balai. La mère, même morte,  est omniprésente; c’est elle qui dicte encore par sa mémoire ce qu’on doit faire, acheter, penser. « La mère » était une femme rigide, autoritaire et frigide probablement, qui n’aimait pas son mari comme on aime d’amour un époux,  à tel point qu’elle s’est toujours sentie une « Santoire » et pas une « Combes ».  Elle a préféré toute sa vie le nom de son père, et n’a aimé d’amour que Pierre, l’enfant chéri, l’enfant prodigue qui est parti travailler à l’usine et s’est mis un jour en ménage avec une divorcée….qu’on ne rencontrera jamais;  chez les Santoire,  une divorcée de la ville est une femme infréquentable. Pierre est tombé malade, est venu agoniser dans sa famille,  laissant une mère inconsolable. Marie et Jean, les mal aimés, n’ont pas vécu, écrasés par une mère omnipotente et un frère qui vivait pour quatre et qui, comme par un fait exprès, meurt avant les autres.

Terrifiant de constater dès le début du roman, qu’un des rares « rêves » de Marie serait de remplacer les bancs de la cuisine par des chaises:

« Elle voudrait des chaises, il ne veut pas, il résiste, il ne la conduirait pas à Riom où elle achèterait quatre chaises solides, et même six, on pourrait, on ne dépense pas, ou rien, c’est rare. On vivote….Elle voit ces chaises qui seraient pratiques, elle poserait des gilets sur les dossiers, on se croirait dans un salon, ou une salle à manger, on s’appuierait, après le repas, ou dans la journée, quand on s’assied, parfois on s’assied, on peut le faire maintenant, on a le temps, personne ne dira rien. »

Désespérant de voir cette femme regarder ses voisins au point de littéralement vivre par procuration en scrutant leurs faits et gestes, en essayant de deviner leur intérieur quand les fenêtres sont ouvertes: ils sont vulgaires, gros, incultes mais terriblement vivants. Chez les voisins auxquels on n’adresse jamais ma parole, il y a des chiens mal élevés, des gosses mal élevés, des voitures et des tracteurs qu’on conduit à toute allure, mais ça crie, ça rit, ça vit, dans un incessant remue ménage.

« Elle comprenait que les voisins ne les voyaient pas, eux le frère et la soeur, parce qu’ils étaient vieux, lents et minuscules. Les voisins allaient vite, ils savaient qu’ils auraient les terres, en fermage d’abord, ensuite elles se vendraient, ils les achèteraient, et la maison aussi, un couple de jeunes l’habiterait, ou la transformerait en gîte pour les touristes. Les voisins auraient tout, ils feraient fructifier. Le temps passait pour eux. Elle se sentait à côté d’eux comme un insecte. Elle ne leur disait pas bonjour, elle n’en avait pas envie, et elle ne se cachait pas pour les regarder, ils servaient à ça, au spectacle. »
Ce roman m’a beaucoup émue car j’en ai vu enfant, des personnes qui ressemblaient aux Santoire: des paysans ou des petits bourgeois économes, coincés par le qu’en dira-t-on, des gens qui ne vivent plus à force de s’interdire à peu près tout.

La fin est glaçante, inattendue. Quand on parvient aux derniers mots de la dernière page, on laisse les « Santoire » avec tristesse, mais aussi avec la joie d’avoir lu un très beau livre.

 

Brèves notes de lecture

Trois livres qui ne m’ont pas laissée indifférente mais qui ne « méritent » pas un billet spécifique:

MES ILLUSIONS DONNENT SUR LA COUR  de Sacha Sperling

Le premier roman de Sacha Sperling, fils de Diane Kurys et Alexandre Arcady, réalisateurs de cinéma,  a été boudé par la blogosphère pour cause de favoritisme éditorial supposé.  Je n’avais pas l’intention d’acheter ni même de lire ce bouquin avant sa sortie en poche,  mais ma fille se l’est vu offrir par une copine, donc je l’ai lu pour me faire une idée.

« Mes illusions… » est ce qu’il est convenu d’appeler un roman d’apprentissage. Le narrateur a 14 ans au début du récit, on va suivre ses tribulations scolaires, familiales, sexuelles et sentimentales pendant quelques mois. Notre héros vit seul avec sa mère dans un bel appartement. Ses parents l’ont conçu alors qu’ils étaient séparés: la mère voulait un enfant, mais seulement si son ex acceptait de lui en faire un. L’enfant voit peu son père, il lui en veut d’être accaparé par son autre vie,  se sent mal à l’aise quand il rencontre sa tribu et le lui fait payer en boudant, en étant désagréable et provocant. Il adore sa mère, avec laquelle il a une relation ambigüe;  il l’aime, l’admire, la trouve adorable mais lui en veut d’être sa mère. C’est assez classique, ce genre de sentiment de rejet au moment de l’adolescence.

Il s’ennuie énormément; classique là aussi de s’ennuyer à l’adolescence mais dans ce récit,  l’ennui prend des proportions pathologiques. Qu’il s’ennuie en classe au point de devenir un cancre, ou avec ses rares amis, on comprend (un peu) ; qu’il s’ennuie quand sa mère l’emmène aux Seychelles, ou quand son père l’emmène à la Mamounia qui est un des plus beaux palaces du monde, c’est plus problématique, en général dans ce genre de vacances les gosses sont sympa. Même lorsqu’il  sort en boîte,  et drague une fille, il s’emmerde un brin;  il faut dire que sa conquête n’est pas très causante, et tellement « bourrée » qu’elle tente de lui faire une fellation (il s’en passe des choses dans les naïtecleubs) ; dans un sursaut de dignité il refuse. Parallèlement à cette première expérience sexuelle avortée, il noue un lien assez fort avec un ado encore plus paumé que lui:  Augustin qui boit, fume des joints, finit par tâter de la coke sous l’oeil surpris et finalement admiratif de Sacha. Tous deux deviennent inséparables, il couchent ensemble, se droguent ensemble, sans que rien ou presque ne soit dit: Sacha se laisse faire comme un objet et c’est cela finalement le sujet principal du roman; le « héros »  subit sa vie, s’en veut de se laisser maltraiter par son copain qui ne lui veut pas du bien, d’être incapable de se rebeller,et d’envoyer promener ses parents, ses professeurs; il se console et passe le temps en faisant n’importe quoi.

Ce roman est bien écrit, même s’il y a quelques phrases clichés, et je suis persuadée qu’il aurait suscité l’intérêt d’éditeurs indépendamment du nom des géniteurs de Sperling. Et pourtant il me laisse une impression mitigée de pitié et de lassitude. A mon avis il a dû avoir et aura encore pas mal de succès chez les moins de vingt ans, car le vécu douloureux de l’adolescent est bien rendu et les djeunes adorent lire des livres un rien provocateurs.

(Editions Fayard.2009)

 

LE CHOEUR DES FEMMES de  Martin Wrinckler

Voilà un roman étonnant, presque aussi surprenant que « La maladie de Sachs » publié en  1999 . En effet, il n’est question que de médecine et plus précisément de gynécologie médicale, dans ce récit à plusieurs voix. Une interne major de sa promo et se destinant à la chirurgie se voit contrainte d’effectuer un stage de fin d’études dans le service de Karma, un médecin passionné par la médecine féminine au point de faire son métier en militant. Il lutte avec un zèle jugé louche par nombre de ses confrères, contre tous les manques, les souffrances, les humiliations que subissent trop souvent les femmes au moment des accouchements, des IVG et même des examens de routine.  Jean Atwood, une arriviste un rien brutale, misogyne et prétentieuse, se demande ce qu’elle fout là: ce médecin passe un temps fou  à écouter les « bonnes femmes » raconter  des problèmes qui lui semblent mineurs. Un médecin est fait pour prescrire, opérer, guérir ou prévenir le mal, point barre. Très vite pourtant,  elle va comprendre que s’occuper de l’intimité du corps d’une femme ce n’est pas simple comme une appendicectomie, que le le facteur psychologique est essentiel. Pour être tombée lors de ma première grossesse sur un « mandarin » qui m’expédiait en trois minutes à chaque visite mensuelle, je ne peux qu’acquiescer. Les corps méritent le respect, et trop de médecins se comportent comme des malotrus quels que soit leur spécialité. Le propos du livre alternant récits de l’interne qui bien évidemment finit par être acquise à la cause de son patron, monologues de patientes, extraits de carnets de consultations sur un fil d’intrigue à suspense, est intéressant, et parfois assez passionnant. J’ai appris des tas d’informations médicales que j’ignorais et certaines « histoires » sont hallucinantes, ne donnant pas franchement confiance dans le corps médical. Pourtant le roman ne m’a pas entièrement convaincue. Il y a un côté moralisateur agaçant chez Wrinckler qui s’exprime à travers le personnage du médecin vedette de son livre. On a l’impression qu’il est le seul médecin français à respecter ses patientes, le seul mec à soigner des femmes défavorisées.  Jai tendance à me méfier des gens qui crient sur les toits qu’ils se battent pour le bien de l’humanité (Winckler tient un blog militant). D’autre part, le personnage féminin est très caricatural. Enfin, si ma fille réussit le concours de médecine, dans peu de temps j’en saurai plus sur les coulisses des hôpitaux;)

(Editions POL 2009)

 

L’HOMME QUI NE SAVAIT PAS DIRE NON de Serge Joncour

L’idée de départ est un rien surréaliste: un homme (enquêteur dans un institut de sondage), s’aperçoit qu’il ne peut plus dire « non ». Le mot lui échappe, même quand le besoin de refuser se fait impérieux. Ce handicap l’entraîne dans des situations absurdes: le matin, ne pouvant dire non à chaque collègue qui lui propose de prendre un café, il enchaîne les gobelets de boissons caféinées, puis finit par prendre un ou deux potages à la tomate. Quand il drague une collègue, il est coincé, et s’emberlificote, comme dans cet échange:  -Dites-moi, ça vous ennuie si je fume ? -Oui.  – Ca lui avait littéralement échappé. -Ah bon, mais même là en marchant, ça vous gêne? -Marie-Line, comment vous dire ? …Quel revers, il s’était fait surprendre.

Pire, quand il effectue des sondages, incapable de prononcer « non », il obtient des résultats absurdes: les personnes interrogées répondent toutes par « oui » ou « ne sait pas ».

Mon problème a été dès le début de ne pas entrer dans cette fable. Le héros pourrait bien souvent s’en tirer en répondant « je ne préfère pas » ou « peut-être une autre fois » par exemple, et une partie de ses mésaventures devient du coup invraisemblable ou du moins très artificielle.  Afin de retrouver le « non », il s’inscrit à un atelier d’écriture. Au terme d’un long travail sur son passé, il finira bien évidemment par être guéri.

Je n’ai pas été captée par ce roman; je me suis même un peu ennuyée, comme quand je regarde un film avec des quiproquos répétitifs. Dommage, car Serge Joncour écrit avec beaucoup de soin et d’humour.

(Editions Flammarion. 2009)

 

le dernier pour la route

Le film « Le dernier pour la route » a été directement adapté du livre autobiographique de Hervé Chabalier.  Pour avoir lu ce témoignage, je dirais que ce film réalisé par Philippe Godeau est fidèle au bouquin tout en donnant au final un « rendu » très différent. L’interprétation de François Cluzet est si forte, si inspirée, qu’on oublie le médiatique patron de l’agence CAPA, pour suivre Hervé, le personnage du film, dans sa cure de désintox.

Le film alterne récit et rewinds, dans une mise en scène ultra classique. Le propos n’est pas nouveau, même s’il a été traité,  le plus souvent ces dernières années, sous forme de docu-réalité pour la TV. On s’est habitué à voir des personnes dites « dépendantes » tenter de se sevrer en clinique ou en institut,  du produit qui est devenu « plus fort qu’eux ».

Dans « Le dernier pour la route », on voit Hervé arriver au centre de soins (très belle demeure dans la forêt)  et se heurter à l’envie de  fuir,  car au début il ne voit dans ses compagnons de « route »,  lui le brillant patron de presse, que des looseurs,  voire des freaks: une nympho, un petit bonhomme à la Sempé tout timide, une bourgeoise complètement paumée, un fort en gueule, et l’inévitable post ado sexy qui fait la gueule en permanence. Il va rester,  pourtant: il comprend qu’il n’ a pas le choix, qu’il risque une maladie mortelle et surtout il s’aperçoit,  une fois à jeun,  que sa femme et son fils ne sont pas loin de le quitter.

 

Le Dernier pour la route

Ce film aurait pu être une sorte de téléfilm vaguement plus accrocheur que la moyenne du genre, et pourtant force est de constater qu’au bout de peu de minutes on se laisse embarquer. On a l’impression d’y être dans le groupe d’alcoolos qui se réunissent tous les jours pour une sorte de thérapie de groupe. Ils ressemblent tellement, malgré leur côté caricatural,  à certains de nos voisins, de nos parents et tiens,  ils nous ressemblent un peu, soyons francs, nous qui avons tous au moins une addiction (télé, tabac, internet, bouffe, médicaments, le monde moderne occidental est riche en possibilités de dépendance).  La seule différence étant que le toxico finit par se laisser envahir par le produit qu’il affectionne au point de risquer d’y perdre la vie prématurément, ou de perdre la raison; bien souvent en premier lieu,  de perdre ses proches qui ne supportent plus le spectacle d’une lassante « déchéance ».

Un bémol: l’interprétation un rien surjouée de Mélanie Thierry, les décors un peu trop élégants pour être réalistes. Sinon, j’avoue avoir pleuré plusieurs fois, avoir été dégoûtée aussi (c’est le but, un alcoolique qui boit seul à deux heures du matin dans sa cuisine, un type qui vomit du sang avant de crever dans une ambulance, ce n’est pas plaisant à voir).

Un bon film donc, dominé par l’interprétation inoubliable de Cluzet.

la littérature policière, cette belle dame trop souvent méprisée

Je suis étonnée de constater que les blogs n’évoquent que rarement la littérature dite policière. Je parle bien évidemment des blogs littéraires généralistes, car j’imagine qu’il y a de nombreux blogueurs que je ne connais pas, qui en parlent avec intelligence et passion.

Je suis aussi un peu navrée de constater que les auteurs dits « policiers » soient classés à part, alors que certains sont de grands écrivains, souvent même très supérieurs à ceux qui reçoivent des compliments dithyrambiques des critiques. On a bien créé des prix littéraires spécialisés dans le genre, mais après tout, pourquoi un sublime polar ne recevrait-il pas le Goncourt ? Aujourd’hui c’est le grand jour, pour les goncourables, même si tout le monde est presque certain que la grande gagnante sera Marie N’Diaye, il peut y avoir une surprise de dernière minute.

Je me suis amusée à chercher dans ma bibliothèque tous les titres de littérature « noire » ou « policière » qui m’ont donné l’impression grisante de lire un « grand » livre:

La dame en blanc de Wilkie Collins

L’inconnu du Nord Express, Ces gens qui frappent à la porte, Le meurtrier, Eaux profondes, Ce mal étrange, de Patricia Highsmith.

La maison aux escaliers, L’été de Trappelune de Ruth Rendell.

La mort de Belle, Le testament Donadieu de Georges Simenon.

Un certain goût pour la mort, de P.D James.

La femme en vert, La voix d’Arnaldur Indridason.

Les rivières pourpres, l’Empire des Loups de Jean-Christophe Grangé.

Je ne cite que ces quelques exemples, d’autres auraient cité Ed Mc Bain, William Irish, Raymond Chandler, l’irremplaçable Agatha Christie, Fred Vargas.

En termes de qualité littéraire et de puissance narrative, la littérature policière dépasse bien souvent de nos jours la littérature « traditionnelle » dont on nous rebat les oreilles au moment des prix et c’est très agaçant. Il suffit de compter le nombre de grands films adaptés de grands romans policiers, pour constater à quel point les auteurs de ces livres ont un don pour les histoires marquantes, les scénarii diaboliquement ficelés. Et on oublie souvent de dire que « Crime et châtiment » peut se lire au premier degré comme une intrigue policière, cela expliquant sans doute qu’il soit le roman de Dostoievski le plus lu et le plus accessible.

Je n’achèterai pas le Goncourt, on résiste comme on peut;)

 

Gaël Brunet dans « décapage »

 Deville me rappelle judicieusement que j’avais parlé déjà sur ce blog de Gaël Brunet. J’ai connu cet auteur grâce aux textes qu’il a déposés sur le site des ELS. On va dire « encore les ELS », oui, je sais, mais je ne fréquente que très peu de sites et sur celui là, il y a beaucoup d’auteurs en herbe, dont  Gaël, que je suis depuis un an.

Dans le numéro 40 de la revue Décapage (un peu chère, soit dit en passant, mais j’imagine que c’est un problème de rapport coût de fabrication/diffusion) on peut lire « Rêve », une courte nouvelle qui est très bien écrite, mais qui n’est pas le texte que je préfère de cet écrivain en herbe;  je suis en fait très impressionnée par le roman qu’on peut lire encore actuellement en ligne. Je ne comprends pas qu’il ne soit pas encore publié. Mais ça ne saurait tarder, c’est tout le mal que je lui souhaite.

le pourquoi du comment

Il se murmure que depuis quelques temps notre PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE est d’humeur ombrageuse. Les lèvres pincées,  le regard courroucé, il tape encore plus rageusement que d’ordinaire sur les touches de ses « mobile phones »,  peste, gronde, ne dort plus que d’un oeil,  paraphe ce qu’on lui donne à signer sans réfléchir, bref,  il ne décolère pas à tel point que même le chien Clara peine à lui arracher un sourire.

Et contrairement à ce que vous croyez, ce n’est pas de  la faute de  Frédéric Mitterrand, dont il a oublié les frasques depuis longtemps, ni de la faute de Junior.  Non, pas du tout….

C’est la faute de ….CARLA, son épouse bien aimée.

 

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© Angeli

 

CARLA BRUNI a en effet échoué lamentablement au concours d’élégance le plus hype de l’année. Le 14/10/09, le site du FIGARO effectuait un sondage pour élire « La française qui incarne le mieux le chic parisien » et la grande gagnante a été Inès de la Fressange:

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Carla arrive cinquième, derrière Inès de la Fressange, Chiara Mastroianni, Emma de Caunes et Valérie Lemercier.

Ce n’est pourtant pas faute d’être habillée par les meilleurs couturiers français, (Dior, Chanel), ni d’en connaître un rayon sur l’art et la manière d’être la plus belle: Carla Bruni a été top model,  elle a revêtu les plus beaux atours imaginés par des doigts d’or et des coiffeurs de génie (oui, oui, il y a des coiffeurs de génie!) à Londres, Milan,  New-York et Paris.  Mais alors, que se passe-t-il, pourquoi ne parvient-elle pas à fasciner les femmes de goût que sont les lectrices du Figaro ?

Je lui suggèrerais personnellement de se faire couper les cheveux, sa coiffure faisant beaucoup trop vieille jeune fille, de s’habiller de façon moins « reine d’Angleterre » lors des voyages et dîners officiels, de se faire moins injecter de botox, elle y gagnera en charme ce qu’elle perdra en jeunesse, de toute façon c’est foutu on ne pourra plus jamais croire qu’elle a trente-deux ans,  et surtout de fréquenter à nouveau des gens pas très recommandables, des rockeurs, des acteurs, des hommes d’affaires de la Jet set.

Allez courage, Carla, tu vas y arriver…

Nicolaï Lo Russo, l’interview

 

The medium is the message

 

 

Nicolaï Lo Russo, l'interview the-strange-exhibition

Nicolaï Lo Russo)

 

Nicolaï Lo Russo, photographe, dont vous pouvez découvrir le talent ici  a vu son premier roman  publié le 7 octobre 2009 dans la collection m@nuscrits de Léo Scheer. J’avais lu l’intégrale d’ « HYROK » au mois de novembre 2008,  lorsque le manuscrit avait été publié en ligne sur le blog de l’éditeur.  Nous sommes nombreux parmi ceux qui suivent cette expérience,  à être ravis de pouvoir lire la version définitive sur papier.

Le « résumé » d’HYROK de la 4ème de couverture est particulièrement bien écrit, et donne  un excellent aperçu de ce long et très beau roman:

« Voici l’histoire du destin édifiant et tragique de Louison Rascoli, photographe talentueux, artiste naïf, écorché vif et amant malheureux, dont on suivra les trois dernières années – mises en forme et commentées par son fils Hope en 2044 -, au terme desquelles il finira bien malgré lui par produire la photographie la plus chère du monde et se retrouver à l’origine d’un terrifiant mouvement artisitique.

Roman des illusions perdues, en ce début de XXIème siècle caractérisé par les réseaux, le simulacre et par ce que d’aucuns appellent déjà l’hypermonde, HYROK est aussi un état des lieux sur l’image dans une société en mutation, ainsi qu’un constat lucide, parfois drolatique, sur le désenchantement de la chair et l’éclatement des relations humaines. »

Voici l’histoire du destin édifia

On peut consulter une intéressante vidéo dans laquelle Nicolaï répond aux questions de Florent Georgesco et Julia Curiel, directeurs littéraires aux ELS.

Je suis toujours très curieuse de savoir comment les auteurs travaillent,  et j’ai envie de comprendre ce qui les a poussé à consacrer des centaines d’heures de leur vie à « tricoter » un texte, à faire en sorte que d’un labeur dont on n’imagine pas la difficulté, quand on ne s’est jamais lancé dans « l’arène »,  sorte un livre abouti,  digne d’être publié. Nicolaï a bien voulu répondre aux questions que je me posais  sur l’écriture d’HYROK,  sans se départir de son humour décapant (voir la Brosse Gherta, son blog).  Je l’en remercie infiniment. Je suis certaine que ses réponses apporteront beaucoup à ceux qui lisent ce blog, à tous ceux qui s’interrogent sur cette activité à la fois si « simple » et si insaisissable qu’est l’écriture d’un roman.

 

1. Vous dites avoir commencé l’écriture de HYROK en 2006. Avant de vous lancer dans cet ambitieux projet (500 pages pour un premier roman c’est gonflé),  écriviez-vous des nouvelles ou des textes courts destinés à rester (ou pas) dans un tiroir ? J’imagine que comme beaucoup d’auteurs, vous ne vous êtes pas mis à avoir envie d’écrire du jour au lendemain ?

Je n’écrivais rien, avant… Rien… C’est tombé sur moi comme ça… Le Doigt de Dieu m’a désigné vous savez… Un jour j’étais en train d’éplucher des patates dans ma sombre cuisine, pour me faire une petite purée avec un peu de jambon d’hier… et voilà que j’entends une voix, Marie !… Une de ces voix cristallines comme celles que vous n’entendez qu’une fois ou deux dans votre vie !… Et là, après quelque inquiétude, j’ai compris… J’ai compris qu’il fallait que je me mette à table, avec des piles de dictionnaires, tout le barda…  Que j’obéisse à la Voix… Ça a pas été facile au début, moi qu’avais jamais rien écrit…  oui enfin juste des petits trucs à des copines… à ma maman pour son anniversaire… ou la Fête des Mères… des tout petits trucs de rien du tout… pas très ambitieux… Alors oui… j’ai commencé à écrire ce drôle de roman… J’avais très peur… Chaque fois que j’écrivais une connerie, un truc qui sonnait mal, j’avais la Voix, derrière, qui me disait « mais non, pas comme ça, Nico…  t’es pas très bon pour les descriptions, fait simple, vivant… Et pense à la musique… » Elle me tenait la main cette voix… Ah sans elle !… J’ai eu de la chance de l’avoir. Une chance de spermatozoïde. Allez savoir si ça se reproduira…

 

2. Qu’avez-vous trouvé le plus ardu dans l’écriture de ce roman ? Faites-vous partie de la catégorie d’écrivains qui angoissent devant la page blanche et commencent à trouver du plaisir quand ils sont enfin arrivés au bout du premier jet, ou de celle des auteurs qui adorent écrire sous le coup d’une inspiration débridée, mais détestent le travail de réécriture (essentiel pour obtenir un texte qui tient la route) ?

Le plus ardu ? De trouver les bonnes piles longue durée pour mon clavier sans fil. Non, plus sérieusement, allez… Ok ok. Le plus difficile c’est d’écrire avec discipline je crois… D’entrer vraiment dans la haute chapelle, avec son petit stylo en plastique…  Se mettre à l’établi et rester collé sans débander pendant trois heures ; ou pendant mille mots/jour. Se fixer des objectifs. Faire un plan au milieu des bougies. Faire des schémas. La structure du roman m’a pris un temps certain. Savoir ce que je voulais dire, comment le dire, avec quelles astuces narratives. Je suis quelqu’un qui prépare beaucoup. Pour faciliter ensuite. (Rendre moins difficile en tout cas.) Savoir à peu près où je vais. Même si la trajectoire se modifie en cours de route, il faut avoir un horizon dessiné. Un clocher au loin, où accrocher ses yeux ; essayer de le rejoindre. Autrement c’est l’océan. Remarquez, écrire sans boussole et sans plan, ça peut marcher pour des romans courts, qui parlent d’un truc, qui approfondissent un sentiment, un pan précis de l’histoire d’une vie, que sais-je… Mais HYROK est polymorphe, traite de plusieurs thèmes – ce qui semble dérouter un peu au premier abord, les deux cents premières pages –, mais qui finissent par tisser un réseau de correspondances, donner la cohérence. En cinq cents pages, ça commence par dix fils, ça se tresse, et ça termine par une terrible corde. Schématiquement. Et ça, sans boussole, sans guide, c’est juste impossible. Quant à la réécriture, oui, j’ai fait dix versions pour HYROK. Scie, puis sécateur, ciseau, ensuite papier de verre grossier, moyen, puis fin, extra fin. Ecrire c’est un peu comme ébéniste, à mon sens. (C’est vrai, je le concède volontiers, il y a des petits meubles IKEA qui sont formidables, qui fonctionnent très bien et très longtemps ; mais c’est rare.)

 

3. J’ai eu l’impression de lire un roman sur l’échec. Louison Rascoli,  photographe de mode qui tente de devenir un professionnel reconnu et correctement payé, donne l’image désespérante de quelqu’un qui passe une bonne partie de sa vie d’adulte à se heurter à d’insurmontables obstacles, malgré son talent et des efforts démesurés. Votre vision de l’existence est-elle aussi noire quand elle n’est pas couchée sur du papier ?

J’ai une grande tendresse pour les ratés magnifiques. Ceux-qui-avaient-tout-pour-plaire-mais-la-vie-a-fait-que. Louison Rascoli est un personnage brillant, très seul, plein de volonté, d’envies, mais comme il le dit lui-même, « très pote avec le désastre »… Par ailleurs, la réussite, sur le plan romanesque et dramaturgique, me semble beaucoup moins riche que l’échec. Le bonheur n’intéresse que peu (ou alors pour la plage). Suscite mal l’empathie. Voyez ce qu’ont écrit Céline, Balzac, Maupassant, Houellebecq, tant d’autres. On aime le drame, le ratage, le manque, ce qui ne va pas. Ce qui pose problème. Comme vous le savez, et si vous prenez dix personnes au hasard, une « réussit » – tant mieux pour elle –, alors que neuf « passent à côté », s’échinent, souffrent, n’en peuvent plus. Vacillent. Crèvent. Est-ce une vision « noire », dans HYROK ? Un peu, sans doute, mais pas noircie, pas tant que ça. C’est, j’en ai bien peur,  une part de réalité crue, aphone, de ce monde difficile. On fait mine ; On surmonte en serrant les dents. On donne une bonne image. « Ça va vous ? – Oui, ça va super bien. (Mon oeil…) ». Comme le dit je ne sais plus quel fameux chef de guerre asiatique « de défaites en défaites, jusqu’à la victoire ». C’est ce qui m’intéresse. Et que j’ai envie de (faire) dire.

 
4. Même en amour, Louison se plante royalement. Pensez-vous qu’avec Violette, il ait choisi inconsciemment la mauvaise personne, celle qui allait lui en faire baver un maximum ?

Inconsciemment certainement pas. Il est, je crois, tout à fait lucide sur la difficulté de l’entreprise, même si parfois il fait montre d’une certaine naïveté. Ils ont, elle et lui, plus de vingt ans de différence. Violette c’est la fraîcheur, la jeunesse frivole, l’espièglerie – quoi qu’elle porte en elle un vrai drame de vie, mais ça Louison ne l’apprend que tard. Ne perdons pas de vue que le désir c’est la distance. Ce sont les contraires, l’inconnaissance de l’autre qui attirent, excitent ; rarement pour le meilleur, souvent pour le pire. Autrement c’est de l’attachement, inhibiteur du désir (comme on l’oublie trop souvent). Violette a son monde, ses « potes », ses lubies de gamine, ses coins obscurs. Un monde que Louison trouve fascinant, bien révolu (pour lui), et dans lequel il tombe non sans avidité. Pour Louison, Violette figure le fantasme – fantasme de chair –, presque l’interdit, l’impossible. Comment ne pas sombrer ? Bien sûr qu’il en bave, qu’il en crève d’amour, mais il vit des heures résolument passionnantes. Donc destructrices.

 
5. Vous abordez longuement dans HYROK, la question du sexe sur Internet. Est-ce finalement si différent comme phénomène de compensation à la frustration sexuelle, comparé à l’époque où les cinémas porno étaient très fréquentés, où la presse hard se vendait énormément ?

Gros chapitre ça, en effet. Très préoccupant. C’est très différent oui, beaucoup plus dangereux qu’avant. Pourquoi ? Parce que c’est là. « A un clic de souris blanche », comme dit Louison. Et en quantité astronomique. Terrible venin, satanée drogue, pour qui « aime ça » et n’a pas forcément le temps ni les moyens de faire autrement. On commence à peine, aujourd’hui, à estimer les ravages que ça produit chez une partie de plus en plus importante de la population. La cyberaddiction sexuelle. Hommes comme femmes, bien entendu (eh oui, vous n’êtes plus du tout à l’abri, mesdames…). Je suis ravi d’aborder dans HYROK ce sujet dont on ne parle que peu, de peur de sembler inconvenant. Gros tabou ça, encore, la « branlette sur internet »… Ça fait pas très chic dans les dîners, c’est sûr (où l’on préfère parler du dernier gode de Sonya Rykiel) Mais attendons d’avoir quelques lecteurs pour évoquer la chose avec plus de profondeur, plus de franchise aussi, pourquoi pas. C’est bien de parler de ces images aussi, d’autant que j’ai imaginé, dans le roman, le pourquoi de leur présence obsédante, de leur facilité d’accès… Il y a toujours une raison.

 

6. Envisagez-vous de consacrer à nouveau beaucoup de temps à l’écriture d’un second roman ?

Comme je l’ai dit dans la vidéo sur le blog des éditions Léo Scheer, HYROK, quoi que tout à fait autonome et clos au plan de l’histoire, est en mesure d’attendre une suite, qui se passerait, pour le coup, autour de 2050 (à ce titre, j’entr’ouvre quelques voies possibles, à la fin du roman). Mais comme je n’écris que lorsque je sens en moi un mûrissement sincère, naturel, outre une vraie nécessité – ce qui peut prendre des années –, ça risque, en effet, de mettre un « certain temps » comme disait l’autre en touchant son canon. Bien sûr, entre deux, je ne m’interdirai pas de commettre des lignes plus simples, plus modestes en taille, expérimentales ou ludiques. Faire du meuble IKEA (ça se vend fort bien). Pour faire vivre un peu mon blog, peut-être pour un petit livre compilatoire à l’occasion, et parce que j’aime écrire. Pour répondre plus globalement  à votre question, je ne me vois pas comme un véritable « romancier », un type qui « ne fait que ça », qui a devant lui une dizaine de bouquins de prévus. Non, ça, c’est pas moi. La machine à écrire. Et puis bon, ce n’est pas toujours nous les auteurs qui décidons vous savez. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve, c’est bien pour ça qu’on l’aime, cet avenir incertain. Il faut croire au vent, aux forces qui poussent, décident parfois pour nous. Etre souple, aussi, s’accommoder des myriades de photons solaires.

7. Donnez-moi votre définition de ce qu’est un écrivain ?

Voyez, Marie… c’est cette silhouette, là-bas dans la brume… assise sur le banc au milieu des oiseaux et des enfants qui jouent… Qui observe, immobile… Qui réfléchit, sans doute beaucoup… Homme ? Femme ?… Difficile à dire, on voit mal son visage… Elle se fond  un peu dans le paysage cette silhouette, avec son manteau sans couleur… Approchez-vous, Marie… Voyez sa main… sa main droite…  Regardez bien comme elle est nerveuse cette main… On dirait une pieuvre qui va se jeter sur un poisson-stylo… »

 

Voilà, maintenant que vous savez tout ou presque sur les origines d’HYROK,  vous savez ce qui vous reste à faire: acheter ce roman, et le lire… je m’engage à rembourser ceux qui trouveraient le rapport qualité/ prix insatisfaisant. Je ne pense pas prendre beaucoup de risques;)

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