LE SOUVENIR DE PERSONNE, écrit par Cécile Fargue, édité aux Penchants du roseau
17 novembre, 2010 @ 12:59 Non classé

L’avant-propos du SOUVENIR DE PERSONNE de Cécile Fargue commence par ces deux phrases:

Avril mil neuf cent quatre-vingt-quatorze, les services de voirie d’Angoulême découvrent le corps d’un adolescent, mort probablement par overdose. L’enquête ne permettant pas de l’identifier et aucun proche ou parent ne se signalant auprès des autorités, la ville suit la procédure prévue en pareil cas: quelque part, sur un registre, les faits sont méthodiquement reportés, une sépulture gracieusement offerte et le dit registre refermé. Affaire classée.

Suivent une lettre (« L’être ouverte ») adressée par la narratrice à cet adolescent,  puis des « Fragments »: souvenirs classés un à un, poétiquement intitulés par chaque mois (de septembre à avril) de cette courte période où elle a partagé la vie de Sébastien. La lettre se veut à la fois lettre d’excuse, hommage, et poème d’amour, écrits quinze ans après la disparition. Une très belle lettre, sobre, sans pathos et néanmoins emplie d’amour et d’émotion. Il est de courtes amours qui marquent toute une vie; celle qui a uni  la narratrice à Sébastien,  semble l’avoir marquée au fer rouge.

Dans les Fragments, Cécile Fargue énumère tous ses souvenirs. On sent qu’elle a tenu à être la plus juste possible; on sent que ces souvenirs, elle les a gardés en elle comme des trésors qu’elle ne veut pas perdre; les fixer dans l’écriture est sans doute le seul moyen de ne pas risquer d’oublier un jour le plus petit morceau de ces fragments. Il avait quatorze ans, elle en avait treize. Un mois de septembre, ils se sont rencontrés dans la rue, dans ce « dehors » où le garçon, sans abri et héroïnomane, passait ses journées. On ne saura pas pourquoi Sébastien en est venu à se droguer au point d’en mourir, ni pourquoi cette adolescente l’a choisi, lui, comme premier amour; une question de regards sans doute; ils se sont reconnus peut-être dans leur solitude, même si celle de la jeune fille paraît moins évidente: on devine qu’elle a un toit, des gens qui s’occupent d’elle, des copines. Lui n’a pour seul ami qu’un petit rat noir et craintif, et pour seul réconfort la drogue qu’il s’injecte dans le bras. Quand la narratrice rencontre le très jeune junkie, il est déjà en fin de parcours: maigre, fatigué, abîmé par la l’héroïne, par sa vie de sans abri, et meurtri par la prostitution à laquelle il s’adonne pour survivre.

Il y a des pages très dures, presque sordides dans ce récit: la drogue détruit, oblige parfois de jeunes garçons à offrir leur corps à des types que cela ne gêne pas de sodomiser un mineur en très mauvais état pour assouvir leurs fantasmes de pères de famille peu scrupuleux du respect d’autrui, quand il ne s’agit pas de leur progéniture. La drogue salit, contraint les plus fragiles à des moments peu glorieux dans des chiottes de hasard, dans un cabanon prêté « généreusement » par un client. Mais pour sublimer ce décor lugubre, cette désespérance,  il y a le regard tendre généreux et passionné d’une jeune amoureuse; il y a la beauté de Sébastien, ce charisme qu’il conserve malgré tout.

« Nos sourires sont pareils, ils n’ont pas de forme, pas d’histoire, mais pourtant ils sont là eux aussi. On se pensait seul, on se retrouve deux, on se retrouve innombrable. C’était juste notre oeil qui ne savait pas voir, qui s’attardait à la première ombre pour excuser tout son retard. Il n’est rien que le regard humain ne puisse soutenir, rien que la lumière n’ait à envier aux prières. »

« Tes mains glissent sur ma nuque, me serrent, fort. Ta bouche sur mon front. Je ne t’ai jamais vu pleurer et soudain je t’entends. Peut-être, ce soir, parce que tes mains sur ma nuque, tu sais que je ne relèverai pas la tête, que je ne verrai rien… Tu n’as jamais rien dit non plus et voilà que soudain quelque chose dans ta voix craque et se déverse. « Je ne sais pas dire les choses… L’argent, oui, c’est ce que tu sais… Mais on s’en fout, tu comprends c’est pas grave… Je l’ai fait pour toi, pour moi…. Je l’ai fait pour quelque chose de bien, tu comprends ? Ca change tout…  Et puis ils prennent, tu sais, il me reste des choses…. Et moi, je veux te les donner….
Une  relation très forte les unit pendant quelques mois,  jusqu’en avril où se produira l’injection de trop, ou l’usure finale, on ne le saura jamais. Aidé par la narratrice, le garçon a pourtant tenté de décrocher, en vain. L’amour d’une gamine, fût-il très grand, ne suffit pas à sauver un enfant perdu. Certaines cassures ne se réparent pas.

Le souvenir de personne surprend par la maîtrise de son écriture et par la force du récit. On pense à L’attrape-coeurs  de Salinger, à L’herbe bleue témoignage anonyme devenu culte, ces oeuvres marquantes par leur universalité: parler des marginaux (dans le sens de ceux qui vivent dans la marge) est beaucoup plus efficace pour décrire une époque que de délayer le quotidien des gens dit normaux. Et ce livre a la grâce des oeuvres écrites avec l’émotion de la jeunesse, cette grâce qu’on finit par perdre avec le temps.

Je tiens à souligner le rôle très important qu’a joué Christian Domec dans la découverte de cette oeuvre: bouleversé par ce récit, il a lui même assuré l’édition, l’impression et la diffusion du livre grâce à sa petite maison artisanale Les penchants du roseau. Vous pouvez découvrir l’univers et le travail  de Christian ici et là.

-Marie Lebrun
rss 2 réponses
  1. Christian
    17 novembre, 2010 | 18:56 | #1

    Marie,

    Une fois de plus je m’aperçois qu’un texte lorsqu’il vibre dans un livre appartient à son auteur et à ses lecteurs. A une intention et un style singuliers vont répondre des regards particuliers. Le vôtre, je le trouve fort et passionnant. Souligner juste ceci : « Et puis ils prennent, tu sais, il me reste des choses…. Et moi, je veux te les donner…. », c’est votre singularité de lectrice ; ça sonne comme une évidence, on ne peut nous prendre ce que l’on peut donner, une évidence, oui, mais souvent oubliée.

    Ainsi, je passe ici, comme j’ai plaisir à faire passer ce texte, ce livre ; et découvrir, dans un courrier, un message, un billet ce que chacun peut y trouver, s’y retrouver un peu.

    Merci.

  2. 17 novembre, 2010 | 19:27 | #2

    Cher Christian

    Je suis heureuse et rassurée que ma lecture apporte quelque chose. C’est très difficile de parler de ce genre de récit, difficile d’être juste, et je crains de trahir l’auteur, de me méprendre…. Mais comme vous dites, chaque lecteur a sa propre vision d’un texte et c’est cela qui fait la richesse de la littérature. Je me suis un peu retrouvée dans cette jeune fille, j’y ai retrouvé des souvenirs qui m’ont marquée en son temps; c’est cela aussi qui fait le talent d’un auteur: écrire une histoire personnelle qui a, malgré elle, malgré sa singularité, quelque chose d’universel et des émotions en lesquelles le lecteur voit se refléter un petit morceau de sa mémoire.

Laisser un commentaire

Les voyages du Lion Hupmann |
yadieuquirapplique |
puzzle d'une vie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Partager des mots
| catherinerobert68
| Thoughts...