posts de mars 2010


Olympio et Juliette

 

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Il y a quelques semaines,  j’ai visité à Paris la « Maison de Victor Hugo »,  appartement du 6 place des Vosges,  où vécut l’écrivain pendant une quinzaine d’années. Cette visite m’a donné très envie de lire sa biographie.  J’ai donc lu avec attention « Olympio ou la vie de Victor Hugo », très beau texte de 560 pages écrit par un André Maurois  érudit et inspiré.  Je ne vous infligerai pas le résumé de la vie d’ Hugo dont tout le monde connait les grands évènements: le génie précoce du poète qui à 14 ans veut être « Chateaubriand ou rien », la bataille d’Hernani, la mort tragique par noyade de sa fille Léopoldine et de son gendre, son élection comme député de Paris en 1848, l’exil à Jersey et Guernesey . En revanche, la liaison qui l’a lié pendant une cinquantaine d’années à Juliette Drouet est assez fascinante pour être évoquée  sur ce modeste blog.

Juliette Drouet, voilà une amoureuse exceptionnelle, une femme d’un autre temps, l’époque n’étant plus à l’abnégation et à la passion inconditionnelle d’une amante qui, par amour et admiration, a voué sa vie entière à un seul homme.

Quand il rencontre Juliette en 1833, Victor Hugo est marié depuis 11 ans à Adèle Foucher,  une amie d’enfance dont il est très amoureux; une passion contrariée, car peu de temps après leur union, la jeune femme s’éprend du critique Sainte-Beuve: grand admirateur  et ami de l’écrivain,  Sainte-Beuve se comporte bientôt comme un coucou;  après avoir mis en confiance le maître de maison,  il s’enhardit, n’hésitant pas  à venir tous les après midi tenir compagnie à la femme de Victor Hugo.  Après moult chastes tête à tête,  rendez-vous dans des églises,  lettres échangées sous le manteau,  Adèle et Sainte- Beuve ont une liaison plus sentimentale que charnelle,  Adèle n’étant pas d’une grande sensualité.

C’est lors des répétitions de « Lucrèce Borgia » que Victor et Juliette Drouet font connaissance. Actrice médiocre, contrainte à la courtisanerie pour vivre décemment,  Juliette a pour elle,  la jeunesse, la beauté,  et l’intelligence d’une femme qui montrera beaucoup de goût littéraire et se révèlera très bonne conseillère; elle a par dessus tout,  une incommensurable bonté.  La nuit de mardi gras de l’année 1833, les amants passent leur première nuit ensemble; Victor, habitué à la froideur des ébats conjugaux, est ébloui par la fougue de sa jeune maîtresse. La belle étant folle amoureuse, d’un caractère exquis et fort capable de comprendre son oeuvre et de lui écrire d’adorables lettres (il y aura en tout 17 000 lettres d’amour en 50 ans), Victor est conquis; sans doute n’imagine-t-il pas encore qu’ils ne se quitteront quasiment plus jusqu’à la mort de Juliette.

Par amour pour Victor,  Juliette va tour à tour renoncer à sa carrière de comédienne, accepter de rompre avec ses généreux amants, et pour finir, accepter de vivre en recluse dans un tout petit appartement où son grand homme lui rend visite et travaille à l’occasion. Victor Hugo lui alloue une modeste pension de huit cent francs. Il est tout à fait fascinant de voir à travers cet extrait d’un carnet de comptes, la docilité de Juliette qui rend compte de chaque sou dépensé:

Dates                                                      Francs               Sous
Ier     argent gagné par mon adoré…..  400

4        argent gagné par mon adoré…..   53

6        argent de la nourriture de mon Toto…  50

10      argent gagné par mon petit homme…  100

14      argent de la bourse de mon adoré…..    6             4

 

Le plus souvent, malgré cet esprit économe, elle n’a pas assez d’argent pour se chauffer, se nourrit d’oeufs, de lait, de fromage. En ses heures libres, elle copie les manuscrits ou ravaude les vêtements de son amant. Elle n’a pas le droit de sortir, même pour respirer l’air de sa rue, sauf accompagnée de Victor. Cette situation dure des années, tandis que l’écrivain mène une vie bourgeoise et confortable auprès de sa femme et de ses enfants.  Les seuls moments de joie pour Juliette sont les quelques semaines d’été durant lesquelles Hugo l’emmène voyager.  Bientôt il lui trouvera aussi une chambre dans une ferme près de la propriété des Roches où les Hugo passent une partie des grandes vacances: Juliette chaque jour et quel que soit le temps, se rend dans un bois, espérant une lettre (cachée au creux d’un chataîgner), ou plus rarement une visite de son aimé.  Adèle ferme les yeux: elle est toujours proche de Sainte Beuve, et aime désormais très fraternellement son mari qu’elle laisse libre de passer du bon temps avec sa maîtresse.

Une dizaine d’années plus tard, Victor Hugo ne peut toujours pas se passer de Juliette, mais il ne la désire plus. Cela fait longtemps déjà qu’il la trompe en recevant des maîtresses chez lui,  mais la tristesse de Juliette s’accroît quand elle comprend qu’ il n’y aura jamais plus de sensualité passionnée entre eux. Juliette souffrira horriblement quand elle recevra en juin 1851, un paquet de lettres envoyées par Victor à sa maîtresse Léonie d’Aunet. Cette femme se venge car Hugo refuse de lui sacrifier Juliette. Pauvre Juliette qui apprend en parcourant cette correspondance, que la liaison entre les deux amants dure depuis sept ans ! Elle sort de chez elle dans un état proche de la folie, erre toute la journée dans Paris. Hugo la supplie de lui accorder son pardon, elle finit par se résoudre à accepter l’inacceptable, écrivant le 30 juin :  »

« Je remercie cette femme d’avoir été impitoyable dans les preuves de ta trahison. Elle m’a bien hardiment enfoncé jusqu’à la garde dans le coeur cette adoration que tu lui as donnée pendant sept ans. C’était cynique et féroce, mais c’était honnête. Cette femme était digne d’être mon bourreau. Tous les coups ont bien porté… »
Après la mort d’ Adèle, elle pourra enfin vivre auprès de son grand amour.  Atteinte d’un cancer, elle lui écrit une dernière lettre, le 1er janvier 1883:

« Cher adoré, je ne sais pas où je serai l’année prochaine à pareille époque, mais je suis heureuse et fière de te signer mon certificat de vie pour celle-ci par ce seul mot: je t’aime. »

 

Certains ont dit que Juliette était une pauvre folle naïve et asservie; d’autres ont pensé,  sans doute à juste titre, qu’à un homme exceptionnel, un amour exceptionnel était dû;  André Maurois commente ainsi la mort de Juliette Drouet: « De ce sacrifice avait-il été digne ? Si le désir avait fléchi, l’attachement ne s’était jamais relâché. En associant Juliette à son oeuvre,  il lui avait donné une vie inimitable. On a beaucoup parlé de son monstrueux hugoïsme; mais pour inspirer de tels sentiments, il faut avoir outre le génie, des qualités humaines. »

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