posts de février 2009


LE PARIS-BREST DE TANGUY VIEL

Dans « Paris-Brest » (Minuit), son nouveau roman dont le titre évoque à la fois la ligne de train reliant la pointe du Finistère Nord à la capitale et le célèbre gâteau rempli de crème au beurre, Tanguy Viel nous propose ce qu’il appelle lui- même « un roman familial ».  Roman dans lequel il expose des personnages, des faits, des souvenirs, des affects (tous ayant pour objet l’histoire familiale telle que le narrateur l’a perçue  ou la transforme, Viel  prenant plaisir à nous embrouiller), tout en relatant les circonstances dans lesquelles le narrateur écrit,  ses intentions (fuir Brest, se sauver par l’écriture), et les « conséquences  » qu’auront dans l’histoire, les cent-soixante-quinze pages du manuscrit qu’il ramènera dans sa valise une veille de Noël, comme une bombe qu’il essaiera de cacher, mais qui finira par exploser de façon inattendue.

Au début de cette histoire de famille, le narrateur s’installe dans un petit studio de 16 m2 situé en dessous de l’appartement de 160m2 dont sa grand-mère a hérité après un bref mariage , interrompu pour cause de décès, avec Albert, vieillard qui a eu le bon goût de faire de « Marie-Thérèse », sa légataire universelle. Les parents de Louis (on ne saura jamais ni les prénoms ni le patronyme de ces peu reluisants géniteurs), sont contraints de « s’exiler » en Languedoc Roussillon, après une sombre affaire de  faux papiers et de détournement de fonds dont s’est rendu coupable le père, juste avant de démissionner de son poste de vice-président du club de foot brestois. Louis reste  à Brest, malgré son jeune âge (17 ans) et malgré les réticences de sa mère qui n’aime pas voir les membres de sa famille échapper à sa surveillance, pas plus qu’elle n’est rassurée de laisser derrière elle les dix-huit millions de la grand-mère.

 Tout partira définitivement en quenouille quand un ancien camarade d’école de Louis refera surface, l’entraînant à commettre un acte presque « dostoievskien ». Sous des dehors de farce bourgeoise parfois hilarante, on sent souvent le désespoir affleurer tout au long du récit. Louis ne se sauvera d’un destin sinistre sous la coupe d’une mère abusive qui l’a toujours méprisé, qu’en fuyant à Paris où il écrira afin « d’effacer  le mal ».  Morceaux choisis, expliquant le point de vue du narrateur sur la psychologie de sa génitrice:

« …Pour ma mère, expliquais-je au fils Kermeur, le monde est très simple, le monde est une sorte de grand cercle et au milieu il y a une montagne d’argent et sans cesse des gens entrent dans le cercle pour essayer de gravir la montagne et planter un drapeau en haut…Elle, ma mère, arrivée la dernière comme un metteur en scène sur un tournage de film, elle n’a même pas salué sa propre mère mais d’abord regardé vers moi et comme l’air de dire que quand même, que c’était bien la peine que j’habite en dessous si je n’étais même pas capable d’empêcher un cambriolage. Même concierge, ai-je lu dans son regard, même concierge tu n’en es pas capable. »

« Paris-Brest » c’est un peu la version moderne du « Noeud de vipères » de François Mauriac. Un beau roman, étrange et émouvant, qui m’a donné envie de découvrir les précédents romans de Tanguy Viel: Le Black Note (1998), Cinéma (1999), L’absolue perfection du crime (2001), Insoupçonnable (2006), Minuit.

Comment publier un roman sans se fatiguer

Vendredi dernier,  jour des courses d’avant week-end, je commence comme d’habitude mon parcours à travers un hypermarché dont je ne citerai pas l’enseigne (pas de publicité clandestine sur ce blog, j’ai des principesCool), en arrêtant mon caddie au rayon livres. Ca m’intéresse de voir quels sont les auteurs qui sont distribués  en grande surface, ça donne une bonne idée de ce qui « se vend »;  j’ai remarqué d’ailleurs, que l’enseigne en question met les nouveautés sous blister, ce qui fait que l’acheteur ne peut pas feuilleter le livre avant de se décider, on appelle ça le progrès, j’imagine. Immédiatement, mon oeil est attiré par la couverture d’un roman de Yasmina Reza dont le titre m’est inconnu : HOMMES QUI NE SAVENT PAS ETRE AIMES. J’aime bien Yasmina Reza: c’est une femme très intelligente, belle, raffinée et qui, cerise sur le gâteau, a  écrit avec beaucoup de goût et de subtilité des pièces de théâtre ( « Art », « L’homme du hasard », « Conversations après un enterrement » …), et de courts romans qui, bien qu’ayant eu moins de succès que ses pièces jouées dans le monde entier, ont été favorablement accueillis par les « professionnels de la profession ».

La lecture de la quatrième de couverture de ce « nouveau roman » m’a laissée pantoise:

La première édition de ce roman tragique et burlesque fut publiée en février 2003. Il avait pour titre le patronyme du personnage principal, Adam Haberberg, écrivain sans renom et hypocondriaque qui se confronte par hasard à une ancienne camarade de lycée.

Son titre original « Hommes qui ne savent pas être aimés », regretté par l’auteur, préféré par certains éditeurs étrangers, disait sans doute mieux son universalité et sa vérité profonde, c’est pourquoi cette nouvelle édition le reprend aujourd’hui.

On se demande quelles sont les motivations de l’éditeur et de l’auteur qui font du neuf avec du vieux. Est-ce une façon de renflouer les caisses de l’éditeur qui,comme toute entreprise commerciale, souffre de « la crise »? Yasmina Reza, qui n’a rien publié depuis son ouvrage consacré à la campagne de Nicolas Sarkozy pour les présidentielles, « L’aube, le soir ou la nuit », préfère-t-elle se rappeler au bon souvenir de ses lecteurs, pour les faire patienter jusqu’à la sortie d’un vrai nouveau roman?

Tout ça n’est pas bien grave, juste un peu ridicule. Imaginez que Dany Boon nous propose une nouvelle version des « Ch’tis » en le rebaptisant « J’aime les frites »: tout le monde jugerait cette démarche ubuesque. Dans le monde de l’édition, plus feutré, moins médiatisé, la petite manoeuvre passe comme une lettre à la Poste.

Funny Games U.S

J’ai choisi de faire un post sur FUNNY GAMES US du réalisateur Michael Haneke (sorti en 2008),  parce que ce film figure pour l’instant  en première place dans ma play-liste des  films les plus « dérangeants »:  « LE TAMBOUR » de Volker Schlöndorff, « ORANGE MECANIQUE » de Stanley Kubrick, DELIVRANCE de John Boorman, LA PIANISTE d’Haneke, ANNA M de Michel Spinosa.

N’étant pas jusque boutiste, dans mon envie de découvrir l’ultra violence ou la perversité telles que nous la donne à voir le 7ème art,   je ne peux pas comparer FUNNY GAMES avec les films réputés les plus « in-regardables » de l’histoire du cinéma comme IRREVERSIBLE de Gaspar Noé et SALO OU LES  120 JOURS DE SODOME de Pier Paolo Pasolini: je n’ai pas encore eu le courage de les voir.

En 1997, Michael Haneke (scénariste et réalisateur autrichien) avait scandalisé le public du festival de Cannes avec son film FUNNY GAMES réalisé en langue allemande.  Je n’ai pas vu cette première version, mais j’ai loué deux fois récemment le DVD de la version 2, afin de comprendre pourquoi FUNNY GAMES US (voulu par son auteur tel un remake très fidèle du premier) suscitait des réactions aussi violentes que controversées: les uns crient au chef d’oeuvre, les autres décrètent qu’il faut être masochiste pour passer 111 minutes devant un film « sadique, ennuyeux, malsain, inutile »: je cite des adjectifs lus dans les critiques de spectateurs du site Allociné.

L’histoire de Funny games est simple dans sa construction (unité de lieu, de temps et d’action): une famille américaine, un père, une mère et  leur enfant de dix ans, s’installent pour des vacances d’été dans leur résidence secondaire au bord d’un lac. Monsieur met son bateau à l’eau avec son fiston, Madame range les victuailles au réfrigérateur, contacte des amis qu’elle espère voir pendant le séjour. Un gentil chien de chasse gambade gaiement dans le parc. Deux jeunes gens font irruption dans ce tableau paisible. A la 24ème minute du film on comprend que le trio familial va passer les pires heures de son existence sous la torture des deux jeunes qui se sont introduits chez eux en se faisant passer pour des amis de leurs plus proches voisins. On pressent qu’il n’y aura pas de Happy End. Le film s’écoule lentement mais sûrement, alternant humour noir, ultra violence, humiliations insoutenables.

Haneke a eu l’intelligence de créer des personnages lisses, des Wasp qu’on pourrait trouver dans n’importe quelle comédie dramatique américaine: la famille est charmante, bourgeoise sans ostentation,  roule en 4/4 en écoutant de la musique classique et en plaisantant gentiment.L’épouse est jolie mais toute simple. L’enfant est mignon, bien élevé. Le père est calme, distingué, avec un doux regard d’homme intelligent qui aime sa femme, son gamin et qui a envie de passer de belles vacances. Les deux bourreaux ne sont ni beaux ni laids; on devine à leurs manières et à leur tenue de golf, qu’ils sont de bonne famille et font des études dans des collèges prestigieux. Seuls signes d’emblée inquiétants: leur regard froid et ironique, leurs gants d’un blanc immaculé, la sueur qui perle sur leur visage en permanence.

Intelligence aussi d’Haneke de montrer l’horreur sans surenchère visuelle: quand le gamin est battu à mort, on n’entend que des hurlements, le plan ne montrant qu’un des jeunes vaquant dans la cuisine, pendant que son copain s’occupe du petit. La violence est avant tout contenue dans le sadisme savamment orchestré par les deux compères qui prennent tout leur temps, s’amusent, plaisantent. Il y a cette réplique hallucinante, quand la femme demande pourquoi on ne les tue pas tout de suite: « Il ne faut pas oublier l’aspect divertissement… »

Je mentirais en disant que j’ai pris plaisir à regarder Funny Games: j’ai admiré la virtuosité du metteur en scène, le jeu sobre des acteurs, la qualité des dialogues, mais j’ai souvent été extrêmement mal à l’aise, me demandant pour quelles raisons j’avais choisi de le voir, en sachant d’avance à quoi m’attendre au vu des critiques que j’avais lues. Au delà de l’intérêt que j’ai pour Haneke depuis que j’ai vu et aimé le bouleversant « La pianiste », j’ai dû être motivée par un peu de  curiosité malsaine ( qui n’en a jamais eu), une envie de me faire peur sans risques, et peut-être aussi le besoin de réfléchir sur ce qui peut bien motiver deux êtres normaux à devenir pervers et criminels. Les deux monstres de Funny Games ne sont pas psychopathes; ils savent parfaitement ce qu’ils font. Ce sont de grands pervers et sans doute est-ce cela le plus inquiétant: voir à l’oeuvre une perversité susceptible de se développer chez n’importe qui.

 

L’important c’est de lire.

Chaque fois que je vais chez Mollat (1500m2 consacrés aux livres, la plus belle librairie de France, située dans un  immeuble du XVIIIème siècle à Bordeaux), j’éprouve un certain vertige: il y a tant de livres qu’on ne sait où donner de la tête; au mois d’octobre, il y avait même trois exemplaires de « Rater mieux » de Barberine (premier manuscrit publié sur le site des ELS à être publié sur papier) très bien placés, aux  côtés de romans d’éditeurs un peu hype. Chez Mollat, tout est pensé et vous ne verrez jamais un roman populaire de chez Belfond à côté de l’ouvrage d’un poulain des éditions de Minuit.

Ce genre de lieu est magique et en même temps angoissant: on a conscience qu’on ne lira jamais tous ces romans, tous ces essais. Et on sait que même si on avait suffisamment d’argent pour acheter sans compter, il serait humainement impossible de lire tous les livres qui nous font un peu de l’oeil,  parce que le titre nous intrigue, ou parce qu’on se souvient avoir lu un article qui donnait envie de craquer un billet de 20 euros pour ce roman qui nous semblait subitement indispensable, à en croire le journaliste qui vantait ses mérites, ou parce que c’est publié chez Actes Sud, ou chez POL ou tout autre éditeur avec lequel on se sent en affinités.

Quand on écrit soi même, la vue de tous ces livres qui attendent comme des orphelins qu’on les adopte, n’est pas seulement vertigineuse, elle donne carrément  le cafard: on n’est pas né de la dernière pluie, et on sait que beaucoup de ces romans sur lesquels des écrivains  ont passé des centaines ou des milliers d’heures se vendront mal ou  deviendront selon l’expression d’Anne Carrière « des  bébés morts nés. »

Il m’est souvent arrivé de me demander pourquoi j’écrivais, alors que personne ne me demande rien et que je ne serai jamais Proust ou Céline, ou même tiens, Christine Angot, dont il est de bon ton de se gausser mais qui vend chaque fois au moins trente mille exemplaires de ses autofictions.

Vous me direz que comparés au misères et aux drames qui se passent à chaque seconde sur la planète, mes doutes existentiels « dois-je écrire? /dois-je arrêter toute tentative d’écrire quelques paragraphes qui tiennent la route? » sont grotesques et vous aurez raison.

Et je me dis, pour me consoler de ne pas être la nouvelle Françoise Sagan, que l’important c’est de LIRE: lire, lire et lire encore, avaler les mots des autres, en faire sa nourriture quotidienne. Il y a trop de livres mais nous sommes nombreux à les aimer et c’est réconfortant.

 

Que reste-t-il de tout cela?

 

Un jour, j’ai eu 18 ans. Je ne me souviens pas de cette journée. C’est insensé, je ne m’en souviens pas. C’était l’hiver, j’étais en première année de droit à Poitiers et je ne me souviens pas de ce que j’ai bien pu faire ce jour là. Pas plus que je  ne me rappelle de ce qu’on m’a offert comme cadeaux. J’ai dû fêter ça avec Elizabeth,  Marylène et Fifi, mes meilleurs copains de l’époque, mais je ne me souviens de rien.

Pourtant, j’ai bien en tête la « photo souvenir » que je me suis fabriquée de l’amphi des « première année » de droit; je me rappelle  du coin en haut à droite où je m’asseyais pour  prendre en note des cours d’économie politique (mortels), de droit constitutionnel (ennuyeux), de droit civil (un peu moins ennuyeux). Je me souviens surtout des garçons. Dès le premier jour j’avais remarqué le seul beau mec, un brun aux yeux noirs, svelte et racé, et un autre garçon, plutôt pas mal,  avec ses cheveux châtain bouclés et ses yeux mélancoliques. A dix-huit ans, on ne regarde que les « mignons ». A dix-huit ans , on veut le sosie de James Dean  -ou d’Alain  Delon dans « Plein soleil »-, ou rien.  Alors, on se contente de regarder de loin  et en silence, parce que le beau mec de service est « déjà en main » et que le « plutôt pas mal » s’est fait draguer avant les vacances de Noël par une fille plus rapide, plus jolie, plus riche, plus tout…

Ca fait des années que je n’ai pas revu un de mes copains de fac ou de lycée. Marylène doit être devenue ce qu’elle était déjà un peu: une bourgeoise paresseuse et négligente.  Elizabeth est prof , en couple, sans enfants. Fifi, qui aurait pu faire de grandes choses tant il était cultivé, intelligent, plein d’esprit et d’humour, n’a pas fait grand chose. Emmanuel sur qui personne n’aurait parié est devenu un journaliste respecté.

Il y a trois ans, j’ai reconnu sous les traits d’un quarantenaire un peu dégarni, dans une émission de télé genre « Je veux devenir belle », un des gamins avec qui je jouais chez mes grands parents en Bretagne. Appelons le « Marc » par discrétion; Marc, donc, est aujourd’hui un grand  chirurgien esthétique qui exploite son art dans une clinique de Neuilly.  Faudra que je lui écrive, quand j’aurai envie d’un lifting, il me fera peut-être un prix. Il était tout mignon, Marc, quand on jouait au Monopoly les jours de pluie. Dans son costume de chirurgien, il ne ressemble plus du tout au petit garçon dont j’étais amoureuse secrètement. Pour être franche, j’ai même trouvé qu’il ne s’était pas arrangé avec l’âge.

Que reste-t-il de nos amitiés de jeunesse, de nos études, de nos dix-huit-ans: des souvenirs, qui deviennent de plus en plus jolis avec le temps, c’est déjà ça.

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